Rigueur monétaire mondiale : du yen au rouble, les crédits se resserrent
Entre interventions stériles et taux d'épargne en berne, les ménages et les marchés des changes affrontent une vague de restrictions. Tour d’horizon de Nairobi à Tokyo.

Les banques centrales, de Tokyo à Bombay, sont confrontées à une équation délicate : contenir l'inflation et soutenir des monnaies sous pression, sans briser une croissance déjà fragile. Au Japon, le yen défie les interventions massives des autorités, se rapprochant dangereusement du seuil des 160 pour un dollar. Malgré des dépenses historiques, la devise nippone reste la plus faible du G10, et les marchés attendent un signal fort de la Banque du Japon, dont la réunion du 16 juin pourrait marquer un changement de cap. Comme le souligne un stratège de State Street, « l'intervention ne fait que gagner du temps, le véritable pivot doit venir de la BOJ ». En Inde, la Banque de réserve (RBI) fait face à des menaces multiples : la guerre entre les États-Unis et l'Iran, la flambée des prix du carburant et le spectre d'El Niño, qui pourrait perturber la mousson et les récoltes. La roupie, en baisse de plus de 6 % en 2026, enregistre sa pire décennie, poussant la RBI à envisager d'utiliser sa politique monétaire pour défendre le taux de change. La réunion du comité de politique monétaire, début juin, devrait maintenir le taux directeur, mais les économistes anticipent un resserrement cumulé de 50 à 75 points de base d'ici la fin de l'exercice.
Du côté des banques commerciales, la prudence est de mise, et les particuliers en font les frais. Au Kenya, les établissements réduisent la rémunération de l'épargne bien plus vite que les taux débiteurs, creusant l'écart à leur profit. Selon la Banque centrale kényane, le taux servi sur les dépôts à vue a chuté de près de 4,7 points en neuf mois, tandis que les prêts n'ont baissé que de 2,2 points. Les gros déposants, notamment les investisseurs fortunés, sont les grands perdants de cette stratégie d'optimisation des marges. En Russie, la même frilosité se manifeste sur le marché hypothécaire : au dernier trimestre 2025, les banques n'accordaient plus que 4,1 millions de roubles en moyenne pour un crédit immobilier, contre 6,1 millions demandés, soit un écart de plus d'un tiers. Le taux d'approbation des dossiers a également chuté, passant de 43 % à moins de 37 % en un an.
L'Iran offre un cas d'école des dysfonctionnements du crédit administré. Le programme de prêts pour le dépôt de garantie locatif, lancé pendant la pandémie, n'atteint qu'une fraction de ses objectifs. Malgré une enveloppe de 200 000 milliards de tomans l'an dernier, seuls 30 % ont été effectivement décaissés, les banques traînant les pieds ou invoquant un manque de liquidité. Les files d'attente s'allongent et les dossiers disparaissent mystérieusement, alors que le budget a été porté à 300 000 milliards de tomans cette année. Un parcours du combattant qui illustre la déconnexion entre les annonces gouvernementales et la réalité du crédit dans un pays sous sanctions.
Face à l'hémorragie de dollars, l'Inde explore des voies plus créatives. La RBI a sondé les banques sur un possible programme spécial de dépôts en devises pour les non-résidents (FCNR), un mécanisme déjà utilisé par le passé. Mais pour le rendre attractif, les établissements réclament un assouplissement des restrictions sur les lettres de crédit stand-by (SBLC) qui encadrent ces prêts offshore aux Indiens de la diaspora. L'alternative, subventionner la couverture de change des obligations en dollars, serait moins coûteuse mais plus lente à mobiliser des fonds. Une illustration des marges de manœuvre limitées dont dispose New Delhi pour stabiliser la roupie.
À travers ces exemples, se dessine une fragmentation des réponses à la pression monétaire globale. Là où les banques centrales peinent à inverser les anticipations par la seule action sur les taux, les banques commerciales, elles, ajustent leurs bilans en rognant sur les dépôts ou en rationnant le crédit. Les ménages, du locataire iranien à l'emprunteur russe en passant par l'épargnant kényan, absorbent le choc. Dans un monde où les conflits géopolitiques et les aléas climatiques brouillent l'horizon, la normalisation monétaire ne se fera pas sans heurts — ni sans gagnants.
Comment la même histoire est racontée ailleurs.
Malgré une intervention d'une ampleur record, le yen continue de s'affaiblir, affichant la moins bonne performance du G10 en mai. Le véritable tournant ne viendra pas des opérations du ministère des Finances, mais d'une hausse des taux de la Banque du Japon prévue à la mi-juin. D'ici là, le risque de voir le yen glisser vers 160 pour un dollar reste élevé.
Les banques commerciales réduisent les taux d'épargne bien plus rapidement que les taux débiteurs, élargissant leurs marges au détriment des déposants. Le rendement des dépôts à vue a chuté de plus de quatre points de pourcentage en neuf mois, alors que les taux d'intérêt sur les prêts n'ont baissé que de deux points. Cette stratégie pénalise les grands déposants, transférant la richesse des épargnants vers les actionnaires des banques.
Bien que le gouvernement ait alloué une vaste enveloppe de crédit pour les cautions locatives, les banques refusent de coopérer, laissant deux tiers des fonds inutilisés. Seule une infime partie du montant prévu a été versée, piégeant les locataires éligibles dans des files d'attente interminables et des dossiers brusquement clos. L'obstruction bancaire perpétue une crise du logement chez les locataires.
La banque centrale devrait maintenir son taux directeur inchangé lors de sa réunion de juin, la hausse des prix des carburants et la dépréciation de la roupie assombrissant les perspectives. Les analystes anticipent un resserrement cumulé plus tard dans l'année, tandis que la banque pourrait relever ses prévisions d'inflation et abaisser celles de croissance. Parallèlement, les banques commerciales réclament un assouplissement des règles de crédit documentaire pour attirer les dépôts en devises des Indiens expatriés.
Cette actualité est parue dans
7 sources · 3 langues · fenêtre 24 h